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Mesdames et messieurs, Je suis très heureux de venir devant vous, exposer mes réflexions sur la laïcité et tenter de répondre avec vous à quelques questions qui se posent dans le rapport entre laïcité et autorité. Il est vrai qu'en tant qu' homme public, dans mes fonctions politiques, j'ai davantage l'occasion de parler devant un auditoire militant, dans des assemblées générales, des "meeting" qui ne laissent souvent la place qu'à la formule à l'emporte-pièces, le propos médiatique et autres effets de manche. Aussi je sais gré à l'académie de Créteil de me permettre de m'exprimer plus profondément, plus longuement sur un sujet qui me tient à coeur et pour lequel je consacre une grande partie de ma vie militante. Penser et agir sont les deux piliers de l'action politique, l'un ne peut aller sans l'autre même si j'ai bien conscience qu'on nous attend davantage sur le second que sur le premier ! Notre société sur-médiatisée ne nous invite guère à la réflexion... tout doit être rapidement dit; l'action rapide, pour ne pas dire superficielle, est malheureusement devenue la règle. Alors aujourd'hui, l'enceinte universitaire nous permet de nous poser quelques instants, pour faire le point sans autre but que celui de débattre, réfléchir ensemble sur ce qui fonde notre République : le principe de laïcité. Alors quel est ce principe ? Henri Pena-Ruiz nous invite à l'aborder dans sa forme d'union: "union de tout le peuple le «laos» sur la base de trois valeurs indissociables, la liberté de conscience, l'égalité stricte de droit de tous les hommes qu'ils soient athées, croyants ou agnostiques et la consécration de la loi commune au seul bien commun à tous". C'est cette universalité de la loi, de la règle, qui en fait un fondement solide de fraternité. En aucun cas l'œcuménisme religieux ne saurait tenir lieu d'universalisme. Les athées et les agnostiques ont également le droit de vivre ! Il faut donc définir l'idéal laïque à son niveau le plus exigeant d'universalité en lui donnant tout son sens émancipateur. Il ne demande pas la domination des athées sur des croyants, il demande la suppression de tous principes de domination au nom d'une option spirituelle. C'est en ce sens qu'il est universel. Les croyants et les athées peuvent se reconnaître, à égalité, dans un tel idéal puisque c'est par cette éradication de tout principe de domination que cet idéal laïque va pouvoir être affirmé. En jeu, c'est la liberté de conscience. Or, cette liberté ne va pas sans l'autonomie de jugement et l'autonomie de jugement ne va pas sans un lieu de formation qui doit impérativement être soustrait à toute pression de groupes politiques, religieux, idéologiques ou marchands de la société civile. Il ne s'agit évidemment pas de "sanctuariser" l'école, il s'agit de lui donner les moyens d'assumer sa mission et je considère pour ma part que l'école est légitimée à faire valoir, en son sein, un certain nombre d'exigences car la laïcité n'est pas seulement un droit, elle est aussi un devoir. "L'école est le lieu où l'on apprend ce que l'on ignore, pour pouvoir, le moment venu, se passer de maître". Cette admirable définition du philosophe Jacques Muglioni dont je vous recommande la lecture (par ex : "l’école ou le loisir de penser " CNDP1993) montre que le lieu scolaire ne peut pas consacrer, en son sein, ce qu’Henri Pena-Ruiz appelle la guerre des dieux et partant, j’ajouterais, toute autre guerre y compris celle des classes ou des marques. Le lieu scolaire ne peut pas encourager les jeunes gens qui lui sont confiés à affirmer péremptoirement des appartenances qui seraient déjà constituées alors que l'école est justement le lieu de la constitution de l'autonomie de jugement. Il est paradoxal d'encourager au spontanéisme alors que nous savons que cette citoyenneté éclairée advient comme un processus à l'école. C'est la grande faute de l'article 10 de la loi d'orientation de juillet 1989 qui, alors qu'il impose la réserve laïque aux maîtres d'école, ne l'impose pas aux élèves, en leur donnant le droit d'affirmer leurs convictions religieuses. Quelle est la conviction religieuse d'une jeune fille de 12 ans, intégralement voilée qui vous récite par cœur l'avis du Conseil d'Etat ? Dans nos écoles, les jeunes gens sont-ils sujets de plein droit, sont-ils maîtres de leur jugement ou sont-ils souvent instrumentalisés par des groupes de pression d’où qu’ils viennent ? Des jeunes femmes d'origine maghrébine nous supplient "de grâce, n'acceptez pas le voile dans l'école car nous serions alors contraintes de le porter et on nous ferait honte de ne pas nous identifier à un facteur d'appartenance duquel nous voulons nous tenir à distance". Cela je l’ai entendu au plus fort des crises alors que d’autres prétendaient qu’il fallait l’accepter pour permettre soi-disant l’accès de l’Ecole à tous. Je crois qu'il est important à ce stade de rappeler les enjeux. Il faut parfois savoir, pour ne pas dire avoir le courage d'affirmer positivement le rôle de l'école. L'école de la République accueille tous les enfants sans distinction. La mixité est une conquête irréversible qu'il n'est pas possible d'accepter de devoir remettre en question. Une école sans distinction de sexe, d'origine ou de conviction spirituelle, une école qui se charge d'enseigner la culture universelle, y compris la connaissance du fait religieux, ce qui n'a rien à voir avec la catéchèse. Il faut savoir se débarrasser des ambiguïtés. Les instituteurs de la République avaient l'admirable façon de tenir, à distance, l'affirmation d'une croyance et de faire connaître la religion dans les cours d'histoire, de philosophie ou de lettre. Je crois que l'école n'est pas faite pour promouvoir des sensibilités religieuses, elle est là pour faire connaître. La distance à soi de la tradition et non pas la négation de la tradition est émancipatrice : "apprendre à vivre ses différences dans l'horizon de l'universel" nous rappelle Pena-Ruiz. Ce n'est pas du jacobinisme abstrait, il s'agit de cultiver en chaque être deux registres entre lesquels il navigue et qui font toute la grandeur de l'homme. . En militant de la laïcité, je le dis haut et fort,il faut arrêter les caricatures de l'idéal laïque par ses détracteurs.l'idéal laïque ce n'est pas l'écrasement de la différence, c'est l'apprentissage de la distance qui permet de vivre la différence de telle façon que l'on ne s'aliène pas à elle et qu'on oublie l'essentiel, à savoir l'unité de l'humanité, par delà les différences. Nous sommes femme et homme avant d'être juif, athée, musulman, catholique. Nous devons penser nos différences dans l'horizon de ce qui les dépasse et les situe. J'en profite pour dire les écueils qui nous menacent avec la promotion par certains du "droit à la différence" qui, si on n'y prend garde, risque de nous conduire à la différence des droits. Tout ceci étant dit, qui participe de l’action, car, je le rappelle il ne peut y avoir de volonté d’agir sans penser. Je me suis demandé : y-a-t-il un rapport entre laïcité et autorité ? Laïcité étant souvent confondue avec tolérance, elle-même souvent considérée comme antinomique de l’autorité, elle-même affiliée au pouvoir lui-même pouvant défier la démocratie et vice-versa etc etc… On peut jouer à l’infini avec les mots et les concepts jusqu’à embrouiller les esprits surtout lorsqu’on ajoute au mot laïcité ces fameux épithètes : intelligente, ouverte, généreuse que sais-je encore ! Comme si ces adjectifs n’étaient pas inhérents au principe lui-même ! Ce qui est vrai, c’est que la laïcité est le fruit de l’effort de la raison, donc de l’éducation et je dirais, par imitation à Condorcet qui affirmait : « on ne naît pas citoyen, on le devient », « on ne naît pas laïques, on le devient ». La laïcité je crois n’est pas un principe qui s’impose naturellement à l’enfant, il ne germe pas spontanément dans son esprit ! La laïcité, c’est un apprentissage qui incombe surtout à l’école. A cet égard, je ne fais pas partie de ceux qui pensent que l’enfant doit être placé au centre du système, pour moi, c’est le savoir qui est au centre et le professeur est l’intercesseur entre ce savoir et l’élève. L’élève! A l’école l’enfant est élève et l’autorité est représentée et exprimée par l’enseignant qui doit être soutenu dans sa mission, celle de la transmission des connaissances bien-sûr mais aussi de l’apprentissage du respect des règles. Nul besoin d’avoir recours à une autorité extérieure, religieuse, policière ou familiale si les règles sont connues et partagée dans un établissement, si les textes sont clairs et le soutien hiérarchique sans faille ! L’affaire du voile en 1989 nous le rappelle douloureusement ! Où l’on a soumis les enseignants, et plus précisément les chefs d’établissements à un non-dit de l’Avis de Conseil d’Etat (contredit d’ailleurs, par des décisions de justice ultérieures). C’était une défaillance grave du pouvoir politique, puissance publique dont on pouvait attendre une ligne claire, j’allais dire éclairée, pour faire respecter sans écarts les principes fondamentaux de la République. je vous livre une petite anecdote : en 1992, un professeur d’EPS, exerçant dans un lycée de mon arrondissement a cru bon (sincèrement je le crois), faute d’instructions, de consulter l’Institut musulman de la Mosquée de Paris au sujet du grave problème rencontré par les élèves qui, pendant le Ramadan, seraient amenés à avaler de l’eau lors des cours de natation. L’autorité religieuse lui répondit en le remerciant chaleureusement pour le sollicitude dont il faisait preuve à l’égard de ses élèves musulmans en lui indiquant doctement et en détails la conduite à tenir. Ce courrier fut ensuite communiqué à tous les professeurs afin de leur fournir un argumentaire face à des élèves musulmans qui pourraient prétexter le ramadan pour déroger à leur obligation de travail et d’assiduité ! Bel exemple d’autorité, on croit rêver, mais cette histoire est authentique, et elle n’est pas la seule ! Rappelons qu’au BO du 13 juillet 2000, le règlement intérieur dans les EPLE précise : « le service public d’éducation repose sur des valeurs et des principes spécifiques que chacun se doit de respecter dans l’établissement : la gratuité de l’enseignement, la neutralité et la laïcité, le travail, l’assiduité et la ponctualité… » Le recours à une autorité religieuse (ou à tout autre procédé…) pour légitimer ces principes, constitue en soi, un manquement grave. L’institution (et rappelons là que l’Ecole n’est pas un service public comme un autre, c’est une institution de la République), est-elle démunie au point de solliciter l’aide des hierarques religieux pour fonctionner ? Je pose sérieusement la question car ces événements, pas toujours connus, pas toujours médiatisés existent et il faut traiter ce point, ne pas laisser les enseignants et les chefs d’établissements livrés à eux-mêmes. Ces pratiques ahurissantes au sein de l’institution privent l’élève de son droit fondamental à n’être qu’un citoyen distinct, universel et singulier. Elle le livrent à l’emprise communautaire. Elles l’éloignent de la raison pour l’asservir à l’obscurantisme. En fait, je crois que depuis des années, peut-être depuis quarante ans…nous avons laissé s’installer une coupable confusion . Confusion qui encourage le consumérisme de ceux qu’il faut bien appeler les "usagers " de l’Ecole, puisque celle-ci tend a perdre son statut d’institution pour se dégrader, à longueur de textes et de conversations, en simple « service public ». Une enseignante, un peu caustique, dans un lycée professionnel parisien me faisait remarquer que certains voient dans l’inscription au lycée une sorte de ticket dont la destination est la fin de cycle quels que soient les aléas du parcours (l’Ecole, comme les transports en commun est appelée à "tolérer" les resquilleurs). Ce ticket confère à son porteur un statut social et quelques autres avantages ; à ce titre, celui-ci revendique "ses droits" : c’est ainsi que l’on voit se maintenir de force et contre toute règle des élèves qui ne respectent aucune des obligations liées au statut de lycéen. On assiste alors à un déploiement d’avertissements, commissions, engagements, "contrats" (jamais respectés ou rarement me dit-on), appels….etc …. Vision sévère, mais peut-être teintée d’un certain réalisme (je vous interroge) que celui de cet enseignante . En tous les cas, pour ma part, je refuse la résignation, il n’y a pas de fatalité ; et ce que nous vivons dans l’Ecole est de la responsabilité collective, politique (dans tous les sens du terme). J’aimerais qu’on fournisse autant d’effort pour tenter de maintenir dans l’institution scolaire des élèves dont les droits sont clairement bafoués,( souvent par les familles, les exigences communautaires ) lorsqu’ils sont contraints d’abandonner leur scolarité. Je le dis comme je le pense, cette approche de l’Ecole, comme service public, met dangereusement l’institution scolaire au simple service des familles et des communautés et desservent de fait les interêts des élèves qui restent asservis aux determinismes familiaux et sociaux. L’enjeu de l’école est aussi celui de l’intégration. Le souci de rappeler le rôle éducatif de l’Ecole (autre rengaine) nous a amenés insidieusement à une autre confusion, dans les termes et dans les pratiques : nous avons du mal à distinguer espace social et espace public. Ce problème est à la source de maintes dérives. Il est indispensable à mes yeux de rappeler et de faire comprendre à tous les acteurs de l’institution que l’école est un espace public, lieu de la raison, de l’universalité où s’exerce le jugement, où se construit la singularité du citoyen libre, où s’institue le lien politique. C’est le domaine de l’agir, du faire, qui s’oppose au domaine de l’être : l’espace social, lieu de l’affectivité, de la proximité (familles,groupes, communauté culturelles religieuses…) où se fondent les appartenances, où se construit l’identité, où se tisse le lien social. Cette distinction implique que l’institution scolaire ne doit sanctionner que des actes, les comportements des élèves, leurs résultats. Ce qui l’intéresse, c’est ce que fait l’élève, non ce qu’il est. Cette juste détermination de l’espace public préserve l’espace privé, individuel ou collectif. Le rôle de l’Ecole est d’amener l’élève à incarner un abstrait indéfinissable comme un ensemble de droits et de devoirs à accéder à l’universalisation abstraite de la volonté générale, exprimée dans la société politique par le suffrage (et dont l’argumentation rationnelle à conduit à l’abolition de la peine de mort). Il est essentiel pour former des citoyens, de distinguer cette volonté générale de la somme des volontés particulières révélée, dans la société civile, par le sondage (et dont l’argumentation quantitative peut conduire au pire, au lynchage ) On voit qu’un rappel ferme à la mission de l’Ecole permettrait dans le respect de chacun d’y ramener la sérénité indispensable. L’évolution d’une école qui instruit vers une école qui éduque, les pernicieux amalgames entre institution et service public, entre espace public et espace social participent à un renoncement du discours politique à produire du sens dans le lâche souci de produire du consensuel. Deux usages en sont la caricature : les mots "citoyen" et "communauté". Le beau nom de citoyen dont le sens est exclusivement politique se dégrade en un adjectif qualifiant tout comportement tolérable ou souhaitable dans l’espace social (c’est ainsi que le tri des ordures ménagères est devenu citoyen !) Quant au mot communauté, il envahit tous les espaces jusqu’au grotesque : un père interrogé par un journaliste à la porte d’une école en grève prétendait s’exprimer au nom de la "communauté des parents d’élèves"…. On évoque aussi régulièrement "la communauté éducative"! Un ministre philosophe parlait lui-même de la "communauté des adultes" dans un texte présentant "les 1ères mesures prises pour prévenir les affrontements communautaires et lutter contre le racisme et l’antisémitisme dans les établissements"… On voit comment ce renoncement à l’exigence du sens désarme tout discours dénonçant le communautarisme. Je sais bien que dans ce domaine, nul n’a l’exclusivité du discours juste. Alors il faut avancer de manière éclairée . Laïcité et autorité sont donc pour moi indissociables comme ses pendants : démocratie et justice puisque c’est ce qui fonde et forme la République en un mot la liberté. Cette liberté proclamée par l’article 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui rappelle opportunément, dans son article 4, que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres. Je vous fais lecture de l'article 4 : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi". Cette article tente de définir ce qu’est la liberté, puis quelle est sa limite. La liberté est ici issue d’une notion individualiste: son but n’est pas la société, mais l’homme. Celui-ci ne bénéficie toutefois pas d’une liberté absolue. Des limites sont posées dans l’intérêt public. Chaque homme dispose d’une certaine liberté, mais celle-ci ne doit pas empiéter sur la liberté d’autrui. Il s’agit d’une liberté assortie du respect d’autrui. Ce respect est assuré par le droit. C’est la loi qui fixe les limites de la liberté. Pour la première fois, la Déclaration parle de la “loi”: ce mot sera la clef des articles suivants. Article 10 : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi". Il s’agit de la suppression des prérogatives spirituelles qu’incarnait le pouvoir royal. C’est la première fois que l’on dissocie l’Eglise et l’Etat: c’est la naissance de l’Etat laïc. A partir de ce moment, les droits civils et politiques ne dépendent plus de la religion. Le célèbre débat qui a opposé Mirabeau le 22 août 1789, à Laborde et l’abbé d’Eymar nous ramène à cet égard aux fondamentaux. Mirabeau s'est opposé à ceux qui "prêchaient" la tolérance pour lui substituer la liberté car la tolérance suppose une autorité qui tolère et qui, un jour, pourrait par là même ne plus tolérer...La liberté est donc au dessus de tout et il n'y a pas de liberté sans loi. Avant de vous remercier de votre attention, permettez-moi de vous recommander quelques ouvrages: - l'an I des droits de l'homme: Michel Vovelle CNRS 1988 - cinq mémoires sur l'instruction publique : Condorcet - liberté, discours de Jean Jaurès : Madeleine Réberioux editions ouvrières 1987 - l'école ou le loisir de penser : Jacques Muglioni CNDP 1993 - qu'est-ce que la laïcité ? : Henri Pena-Ruiz Folio 2003 - qu'est-ce que l'école ? : Henri Pena-Ruiz Folio 2005 - laïcité et République : Guy Coq - laïcité, principe universel: Guy Coq |
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